Le dernier soir de Mahler par Francis Huster

Publié le par Savannah

 

 

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"Ce n’est pas le musicien Gustav MAHLER qui est le personnage principal de cette pièce de théâtre, c’est l’homme. Je m’explique.

Il m’est apparu derrière Gustav MAHLER, un certain Gustav de Vienne, le véritable héros de ma pièce. Je devrais plutôt dire Shaltiel de Vienne, car c’était le vrai prénom juif de MAHLER. Un prénom qui signifie littéralement "Dieu est mon maître dominateur". Pour moi, Gustav MAHLER symbolise parfaitement la relation entre l’Homme et son dieu.

Je me suis plongé dans la vie de Gustav MAHLER, grâce, en particulier, aux ouvrages qu’Henry-Louis DE LA GRANGE lui avait consacrés.

Dans la "Bible mahlérienne" d’Henry-Louis DE LA GRANGE, j’ai alors découvert un être bien plus intéressant que le musicien, bien plus complexe que le compositeur. En revivant ainsi, dans le détail, les 51 années de MAHLER -la même durée de vie que MOLIERE- ce fut alors mon tour d’entrer dans la peau du musicien. Pour mieux m’en détacher ultérieurement car je voulais créer une pièce de théâtre qui mette en avant la face cachée du Gustav MAHLER hyper connu. En quelque sorte, accorder la vedette à PHILINTE plutôt qu’à ALCESTE, à IAGO plutôt qu’à OTHELLO, à LAËRTE plutôt qu’à HAMLET.

Or, en cherchant cette face cachée de MAHLER, j’ai trouvé un autre personnage, né la même année que lui, originaire comme lui de Bohême-Moravie, juif comme lui aussi. Cet homme s’appelait Theodor HERZL. C’est l’étude parallèle de la vie de HERZL qui m’a fait alors comprendre le sens exact de la vie de MAHLER.

La vie, selon moi, se divise en trois parties, trois actes décidés par le Destin. Il y a d’abord tout ce qui se déroule depuis le moment où nous sommes dans le ventre de notre mère, jusqu’à la fin de l’éducation. Ensuite vient la période qu’on partage avec la personne avec laquelle on a décidé de faire sa vie. Puis on rencontre enfin, la personne qui sera votre mort.

Dans le cas de MAHLER, ces trois séquences de la vie correspondent à tout ce qui s’est passé avant ALMA, tout ce qui s’est passé avec ALMA et, enfin, ce qui s’est passé après la mort de sa fille aînée PUTZI, à l’âge de quatre ans et demi.

La mort de MAHLER, juste quatre ans et demi plus tard, est bien enclenchée par la disparition de sa fille chérie. C’est en tous cas ce que j’imaginais au début de l’écriture de ma pièce. Puis je me rendis compte que le rendez-vous entre MAHLER et sa mort avait eu lieu par l’entremise d’une autre personne que PUTZI. Il s’agissait de Sigmund FREUD que Gustav MAHLER rencontra une seule et unique fois, le 26 août 1910, à Leyde, en Hollande.

Après avoir reporté deux fois ce rendez-vous qu’il devait pressentir fatidique, MAHLER laissa finalement libre cours à sa destinée et s’imposa le long et fatigant voyage de Vienne jusqu’en Hollande pour y rencontrer sa mort. J’ai l’intime conviction que, sans cette rencontre, le destin de Gustav MAHLER aurait été tout autre.

Ce qui compte, c’est plutôt l’incidence, les conséquences dramatiques -au sens premier du mot- que cette rencontre aura.

A 42 ans, Gustav MAHLER épouse la plus belle fille de Vienne, Alma SCHINDLER, de vingt ans plus jeune que lui et courtisée par toute la gent masculine de la capitale austro-hongroise. Pour contourner les lois raciales de l’époque qui interdisent à un juif d’occuper un quelconque poste de direction, il se convertit au christianisme pour pouvoir accéder à la tête de l’Opéra de Vienne. Deux événements importants pour MAHLER, car ce mariage va aller plus loin qu’une simple concession faite à la Vienne impériale. Comme cette conversion ira plus loin qu'un simple arrangement devant ménager sa carrière de musicien. En fait, et par ces deux choix lourds de conséquences, MAHLER, sans s’en rendre compte, devient un renégat, abandonnant sa foi, sa race, par la pire des trahisons : l’assimilation. Dès lors, comme une punition infligée par les dieux, les événements dramatiques vont s’enchaîner. Après dix ans passés à la tête de l’Opéra de Vienne, usé par les échecs et les déceptions de tous ordres, miné par les attaques antisémites, il cède, se chassant pour ainsi dire lui-même des lieux.

Le moment est maintenant venu de parler de ses deux filles MARIA — PUTZI — et ANNA — GUCKI — aussi différentes l’une de l’autre que pouvaient l’être ALMA et Gustav MAHLER. PUTZI était "sa" fille, GUCKI celle d’ALMA. Puis aussi d’autres événements d’ordre strictement conjugal. En particulier la liaison tumultueuse qu’ALMA va entretenir avec un jeune et talentueux architecte, Walter GROPIUS auquel après la mort de MAHLER, ALMA donnera un enfant. Cette liaison, MAHLER l’apprend de GROPIUS lui-même quand ce dernier lui adresse par erreur — ? — dans une enveloppe à son nom, une lettre destinée à ALMA.

Une terrible rencontre va mettre alors en présence les trois personnages. Une rencontre accablante pour MAHLER qui ne pourra empêcher ce ménage à trois de continuer. Déjà foudroyé, quelques années plus tôt, par la disparition de PUTZI,

Gustav MAHLER est définitivement abattu. Il en devient impuissant.

Sur les conseils amicaux de Bruno WALTER, que FREUD avait guéri d’une affection psychosomatique -une sournoise crampe au bras qui l’empêchait de diriger- Gustav MAHLER se décide à consulter le psychanalyste. Mais contre l’avis d’ALMA, qui considérait FREUD comme un charlatan. Après les hésitations que j’ai évoquées, il se rend jusqu’en Hollande pour y voir FREUD qui participe là-bas à un congrès médical.

Neuf mois après cette journée passée avec FREUD, MAHLER meurt.

FREUD a, en quelque sorte, enfanté la mort du musicien en lui révélant que ses problèmes sentimentaux avec ALMA n’étaient que la partie visible de l’iceberg. Et que son véritable problème ne résidait pas là mais dans une assimilation et un abandon de sa condition de juif, totalement contre-nature. Donc dans sa relation avec Dieu et non dans celle avec les hommes.

C’est de cette seule question que j’ai voulu traiter car elle m’apparaît comme un thème universel. Chacun des mouvements de la pièce va ainsi traiter d’une des préoccupations de cette trilogie essentielle pour moi l’Art, l’Amour, Dieu. Je n’aurais jamais osé me lancer dans l’écriture d’une pièce sur le personnage historique qu’est Gustav MAHLER, alors que tant d’écrits remarquables existaient déjà. J’ai, par contre, osé écrire une pièce sous l'angle dont je viens de parler pour présenter le cas MAHLER comme le cas typique d’un homme à la croisée des chemins. Et qui va choisir le mauvais. Celui qui va le conduire à la perte de ses illusions, de son âme, de sa vie. C’est-à-dire un chemin diamétralement opposé à celui choisi par son "double", Theodor HERZL.

Theodor HERZL, fils d’un banquier juif installé tout d’abord en Hongrie puis à Vienne, commence sa carrière comme auteur dramatique, d’ailleurs médiocre. Plus tard, il devient correspondant de presse à Paris. Brusquement, alors que rien dans sa vie, jusque-là fort banale, ne pouvait le laisser présager, il est illuminé. Devenant, pratiquement du jour au lendemain, une sorte de messie qui se met dans la tête de trouver aux juifs du monde entier, une patrie, un pays bien à eux, la terre qui leur était promise. Très sensibilisé à tout ce qui est en train de se passer à l’encontre de ses coreligionnaires — lois raciales restrictives, pogroms, ghettos — HERZL rencontre les grands de ce monde le Kaiser Guillaume, le Grand Bey de Turquie, et d’autres, afin de les persuader qu’un territoire affecté aux juifs représenterait la meilleure solution pour tout le monde.

Et chose extraordinaire, il y parvient ! Les dirigeants de l’époque, tous plus ou moins antisémites, donnent leur accord les uns après les autres, voyant effectivement là un excellent moyen de se débarrasser de la diaspora juive. Le projet fou de HERZL prend corps mais n’aboutira finalement pas car, terrible ironie du sort ce sont les juifs eux-mêmes qui vont le faire capoter. Effectivement, HERZL n’arrivera jamais à mettre d’accord les différents courants qu'il rencontre à l’occasion des congrès sionistes.

Les juifs les plus pauvres, les plus déshérités ou les plus martyrisés sont, bien évidemment, de chauds partisans d’une terre d’asile. Par contre, la caste des nantis, ceux qui ont bien vécu leur intégration, se voient mal régresser jusqu’à redevenir de simples juifs, des juifs errants. Ceux-là opposent donc une farouche résistance à l’idée, limitant leur participation à de simples dons d’argent.

HERZL connaît aussi d’autres sérieux problèmes qui contribuent à faire échouer le projet. Comme par exemple le choix du lieu où cette nation juive devrait s’établir.

Aucun des territoires âprement négociés par lui : Chypre, l’Ouganda, le Kenya, la côte nord-ouest de l’Arabie, rien ne fait l’unanimité. Pour l’influent groupe de juifs de Moscou qui veulent absolument une "vieille terre neuve", une terre sainte digne de ce nom, c’est la Palestine ou rien ! En 1904, miné par la tuberculose et le chagrin d’avoir vu sa grande idée détruite par ceux auprès de qui elle était censée trouver le meilleur appui, HERZL s’éteint. Il faudra désormais aller jusqu’aux extrêmes limites du désespoir et de l’horreur pour que le monde entier, et surtout les juifs eux-mêmes décident enfin la création d’un état que Theodor HERZL était sur le point de leur donner, avec près d’un demi-siècle d’avance sur l’Histoire.

Or, pendant ce temps, Gustav MAHLER a suivi, jusque-là, le chemin de la gloire et de la réussite professionnelle. Une réussite chèrement acquise, au prix de sa pleine et entière assimilation. Dès la mort de HERZL, son fantôme semble en effet vouloir poursuivre le musicien. Très vite les événements vont prendre pour MAHLER un tour dramatique. Jusqu’à l’amener à cette fameuse rencontre avec un autre juif célèbre :

Freud. Un juif qui, comme lui, a joué le jeu de la totale assimilation.

C’est au cours de leur long et pénible entretien que MAHLER va comprendre qu’il s’est totalement trompé sur le sens de sa vie. Qu’en reniant sa foi, qu’en coupant ses racines, qu’en négociant son assimilation pour prix de sa réussite professionnelle, il a finalement vendu son âme au Diable. Se trahissant et s’auto détruisant ainsi.

Pour comprendre à quel point le choc fut terrible pour MAHLER, il faut se remettre dans "l’ambiance" de l’époque. Gustav MAHLER était un des hommes les plus célèbres d’Europe, donc du monde. Une véritable "super star" avant la lettre. Et du jour au lendemain, prenant conscience de sa trahison, de sa lâcheté, il décide de quitter Vienne et va se réfugier à New York, la plus grande ville juive du monde, pour fuir son indignité européenne. La pièce est organisée autour de cette opposition, cette contradiction.

Quand on sait à quel point MAHLER s’est efforcé d’oublier, toute sa vie durant, qu’il était juif, il est pour le moins curieux de constater qu’il est, sans doute, "le plus juif" des grands compositeurs. Il suffit, pour s’en convaincre, d’écouter ses 9 symphonies.

Des symphonies empreintes d’un judaïsme fondamental évident. Et à des années lumière de la vie "d’assimilé-masqué" qui fut celle de MAHLER".

 

Francis HUSTER

 

 

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