"Huster-Mahler" de Francis Huster

Publié le par Savannah

 

 

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J’ai découvert le théâtre durant mes années de collège. Les grands classiques, Molière, Racine… Le théâtre contemporain, Jean Anouilh avec « Antigone » et « Le Voyageur sans bagage »… Déjà l’éblouissement, Pierre Vaneck, Claudine Coster, Jacques Castelot… Le théâtre, une scène, celle de la vie, des comédiens, nos doubles doués de talent, une histoire, notre quotidien. Comédie ou drame, le rire ou les larmes, comme dans la réalité, mais de l’autre côté du miroir. Les plus géniaux des artistes nous interpellent, réveillent nos consciences, métamorphosent plus ou moins profondément nos réflexions, nos comportements et nos habitudes.

Et puis il y a l’exceptionnel. Cette rencontre, un soir, dans l’obscurité d’une salle silencieuse. Une scène pareille à tant d’autres, les éclairages, son entrée, sa voix, son jeu, sa passion, un instant inoubliable. Francis Huster.

Dans un film, une pièce, une création télévisée, ce que j’apprécie plus que tout est le jeu développé par les acteurs. Je suis éblouie devant les aptitudes de beaucoup d’acteurs capables de transmettre une multitude d’émotions, de sensations et de sentiments mais nul, à mes yeux, n’est plus passionné, enthousiaste et généreux que Francis Huster. Il détient toutes les qualités qui sont l’essence même du Théâtre, celles d’un cœur qui bat et vit pour cet art.


La première fois que j’ai eu le bonheur de l’admirer sur scène c’était dans « La Peste » où, magistralement, seul face au public, il délivrait une interprétation époustouflante du chef d’œuvre d’Albert Camus.

 

Le 09 janvier 2000, je suis retournée au CADO d’Orléans pour assister à « Huster-Mahler ». Une nouvelle fois seul en scène, il était tout simplement bouleversant, fascinant, émouvant comme toujours. Un interprète hors normes.

Comme littéralement possédé par son personnage, Francis Huster va jusqu’au plus profond de lui-même, au meilleur de son talent, et nous emporte dans le tourbillon de la vie flamboyante, déchirante, lumineuse, immense et pathétique de Gustav Mahler. Son génie est tellement colossal, tellement vibrant et vivant, que l’on parvient à oublier qu’il est seul face à nous, que l’on parvient à percevoir les présences imaginaires qui l’accompagnent pendant plus d’une heure trente. Au terme, lorsque Mahler s'efface, s'en va en tenant la main de sa fille Putzi, j'étais tellement noyée dans l'extraordinaire prestation de Francis Huster que je n'éprouvais aucune peine à "voir" cette enfant fantôme. Lorsque Francis Huster "dirige" les symphonies de Mahler, on a l'impression qu'il a été chef d'orchestre toute sa vie, tant la flamme du musicien brûle en lui, se calque sur lui.

 

Les compétences formidables de Francis Huster, auteur, metteur en scène et interprète de cette pièce, lui ont permis de créer une œuvre dont le héros, mort en 1911, est en total rapport avec la réalité contemporaine. En effet, tout tourne autour d’une question clé : peut-on, doit-on renier ses racines et trahir sa race pour réussir sa carrière d’artiste ? C’est le thème éternel de l’assimilation, sujet toujours brûlant d’actualité qui s’exprime aujourd’hui à travers les terribles mots d’intégrisme, de séparatisme ou d’épuration.

 

« Huster-Mahler » est une pièce de feu, qui brise le miroir, car il s’agit du crucifié lui-même, cloué devant nos yeux, qui nous apostrophe, nous choque puis nous crucifie : « Pourquoi, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Cette fois nous sommes tous coupables et non victimes.

Construite en cinq mouvements, comme une symphonie, le texte nous restitue la sincérité bouleversante de Mahler pris au piège de son judaïsme et de son génie, mais si humain et si digne, avec son humour juif féroce et bouleversant face aux détracteurs, aux rivaux, aux abandons, à la gloire, à la mort, et par-dessus tout face à lui-même.

C’est une évocation magique et virulente de la Vienne Impériale, une magistrale interrogation sur le sens de la musique. Puissante, impressionnante, c’est une tragédie d’autant plus poignante qu'elle est interprétée par une comédien unique.

 

A la fin de la représentation, Francis Huster était épuisé, lessivé. C'est la main sur le coeur qu'il a salué son public et s'est incliné à de multiples reprises durant plus de cinq minutes d'ovation.

Et c'est toujours généreusement, souriant et disponible, qu'il a accueilli ensuite ceux qui souhaitaient faire dédicacer leur programme.

J'étais de ceux-là. J'ai patienté afin d'être l'ultime admiratrice. Ma position m'a permis un bref échange avec l'artiste. Peu de mots, tant de ressentiments. C'est à cet instant précis que j'ai réellement compris que le théâtre était avant tout un domaine réservé aux passionnés, aux vrais épris de beaux textes, qui, comme le disait Racine, vont chercher jusque dans leurs tripes la grandeur de leur talent et l'exprime jusqu'à l'épuisement.

Une dédicace. Un humble salut. Et tant d'étoiles dans mon ciel.

Plus tard il est revenu pour dédicacer l'ouvrage édité en la circonstance : "Gustave Mahler, La Symphonie de Vienne"... "De tout mon coeur. Francis Huster". De tout mon coeur. Je le crois sincèrement car c'est cette âme qui transpire si brillamment lorsqu'il se livre sur scène.

En 2007, je suis de nouveau retournée au CADO pour "Les Mémoires d'un tricheur" d'après Sacha Guitry. Les années passent. Le talent demeure. Celui de Francis Huster est résolument éclatant pour l'éternité.

 

 

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