Citizen Kane d'Orson Welles
Un dernier mot, « Rosebud », prononcé par le milliardaire Charles Foster Kane dans un dernier souffle suffit à attiser la curiosité de la presse. A la charge du journaliste Thompson d’éclairer la signification de cet énigmatique « bouton de rose ». A travers diverses rencontres, accompagnées de flashbacks, le voile se lève un plus sur la vie du mystérieux Kane. Chaque personne ayant côtoyé le décédé ne possédant pas la même opinion de l’individu, ce sont les multiples facettes de Kane qui se révèlent au spectateur, tout en dévoilant jamais l’intégralité.
Tout jeune, suite à un héritage hasardeux de sa mère, il est contraint de quitter cette dernière, une femme hautaine et froide pour être éduqué par un financier dans la perspective de sa fortune à venir. Toutefois, contrairement aux projets de son guide, il abandonne toute ambition de carrière dans les affaires et décide de s’investir au sein d’un journal. Devenu un grand magnat de la presse, il épouse la nièce du président des Etats-Unis et envisage de briller en politique mais ses rêves s’achèvent lorsque sa liaison avec une pseudo-cantatrice est révélée sur la place publique. Sa femme demande le divorce et Kane épouse sa maîtresse. S’ensuit une période folle durant laquelle il se lance dans le projet de construction pharaonique de son manoir, « Xanadu ». Une bâtisse énorme, un parc harmonisé à la même échelle, un zoo gigantesque, des fêtes interminables et Susan qui s’ennuie dans cette demeure bien trop grande et surtout tellement isolée des villes et des boutiques. Elle finit par s’échapper, abandonnant Kane à sa solitude. Ce dernier meurt seul dans son immense manoir inachevé.
La première des particularités de « Citizen Kane » réside dans la première et la dernière scène du film qui sont identiques mais présentées chacune dans un sens différent. La première scène aborde la propriété de Xanadu par un plan sur une pancarte spécifiant qu’il est interdit d’entrer puis s’approche petit à petit de la demeure pour finir devant la fenêtre de Kane et enfin sur le lit du mourant. L’ultime scène décrit le chemin inverse après avoir décrit des arabesques au cœur des innombrables objets laissés par le défunt et s’être attardée sur une luge jetée aux flammes et sur laquelle est portée l’inscription « Rosebud ».
La symbolique de la première scène renvoie au côté obscur de Charles Foster Kane dont, en définitive, nul ne connaît réellement et intégralement la personnalité, sur sa volonté profonde de se protéger derrière des remparts de secrets et de pudeur. Les derniers plans révèlent quant à eux l’incompréhension dont il a été victime à cause de cette personnalité faussée dès l’enfance puis l’indifférence et l’oubli auquel il s’est lui-même condamné par la force du destin.
La seconde particularité de « Citizen Kane » est le recours à la profondeur de champ qui est omniprésente tout au long du film. Comme pour le flashback, c’est la systématisation du procédé plus que le procédé lui-même qui marque une date dans l’histoire du cinéma.
Un plan devenu à ce titre exemplaire est celui de la découverte de la tentative de suicide de la femme de Kane. L’image montre en amorce le verre et la fiole tandis que Kane force la porte à l’arrière-plan, Susan respirant avec difficulté sur sa couche faisant office d’intermédiaire. On sait que ce plan n’a pas été effectué en une seule prise mais que la mise au point a été successivement faite sur les différents composants du plan avant intégration dans une image unique.
De même, l’enfance de Kane qui fait l’objet des mémoires de Thatcher est représentée par la même méthode. La séquence débute par des images du jeune Charlie Kane jouant dans la neige avec sa luge. Puis, un travelling arrière fait comprendre que le point de vue se situait à l’intérieur de la maison familiale. Les jeux du garçon sont ensuite perçus en arrière-plan, tandis que son proche avenir est débattu dans le foyer, les deux plans étant nets.
La troisième particularité de « Citizen Kane » est les nombreux plans en plongée ou en contre-plongée. La plongée traduit souvent l’exaltation tandis que la contre-plongée enregistre les périodes de doute et d’échec.
Au-delà du mythe né autour de « Citizen Kane » régulièrement cité comme étant le meilleur film de tous les temps et particulièrement vanté pour ses innovations cinématographiques, musicales et narratives, au-delà des prouesses des acteurs et de l’originalité même du scénario, « Citizen Kane » demeure depuis plusieurs années l’un de mes films « cultes » surtout à cause de son véritable message.
Celui-ci, pourtant d’une simplicité enfantine, est éternel. Né dans une famille humble, aux côtés d’une mère au caractère bien trempé, autoritaire et d’apparence glaciale et d’un père faible et effacé, le jeune Charles Foster Kane se retrouve dans un milieu aisé où il a la possibilité de se créer une existence aisée, entouré de gens fortunés. Néanmoins, très tôt, il s’avère rebelle et refuse de s’apparenter à ces êtres avides de gains et sans scrupules pour la valeur humaine. Il s’investit dans un idéal via la gestion de son journal mais son richissime mariage le rebascule dans un univers qui n’est pas viscéralement le sien, d’où sa liaison avec une chanteuse ratée. En conséquence, à défaut de se bâtir une sérénité personnelle, il se noie dans des projets de construction démesurés et dans les artifices de fêtes qu’il déteste foncièrement. Au final, il meurt en regrettant l’unique période de sa vie durant laquelle il était en fait heureux, son enfance. Son enfance, au sein d’un univers naturel pur, auprès de sa seule et vraie famille, se distrayant simplement mais avec beaucoup de bonheur avec une modeste luge. Aucune éducation supérieure, aucune perspective de carrière professionnelle brillante, aucun mariage privilégié ni fortune excessive ou château luxueux ne pourront remplacer les joies sincères d’une enfance épanouie.