En parcourant une revue littéraire, je me suis aperçue que les Editions de L’Olivier publiaient les œuvres complètes de Raymond Carver.
Raymond Carver. Cela me ramenait trente ans en arrière. L’auteur phare de ma jeunesse. Un symbole, un mythe. Celui qui m’avait donné le goût de l’écriture. Auquel j’aurais tellement aimé ressembler. Poète, essayiste, nouvelliste, nombreux sont ceux qui l’ont taxé de minimaliste. Simpliste.
Si le style de Carver ne s’affirme pas en de longues phrases compliquées, il dévoile juste assez, juste bien, judicieusement ponctué. Une virgule suffit pour annoncer une catastrophe. Chez Carver, silence ne rime point avec quiétude mais avec lassitude, dépression. Par des formules apparemment banales il traduit tout un univers d’abandon, de trahison, de lâcheté et de solitude. Des vies ordinaires où l’amour, la violence, la douleur sont livrés à mots feutrés, sans fausse pudeur. Pas de destins grandioses chez Carver, seulement des êtres échoués au sein d’une existence médiocre, dérivant sans amour, pathétiquement accrochés à des rêves usés et des artifices insignifiants, noyant leurs désillusions dans toutes les ivresses, se déchirant entre eux avant de sombrer définitivement dans les abymes les plus sombres.
L’œuvre de Carver peut paraître mince car il n’a jamais franchi le pas de se mettre au roman. Mais ses nouvelles sont des instantanés frôlant la perfection tant il a été apte à capter les détails les plus infimes, les plus éphémères puis les traduire sans hypocrisie, juste tailler dans l’essentiel brut mais nantis d’une émotion renforcée par un point ou une virgule calculés au millimètre près. Des mots qui font mouche à chaque phrase, à chaque page. Des coups de poing auxquels on devient très vite accro. Un silence, un geste, trois mots, la marque de fabrique de Raymond Carver. Un écrivain culte.
BIOGRAPHIE
Raymond Clevie Carver Jr est né le 25 mai 1938 à Clatskanie, dans l’Oregon, petite ville ouvrière située sur la rivière Columbia, et est décédé le 02 août 1988 à Port Angeles dans l’Etat de Washington.
Il a grandi à Yakima, dans l’Etat de Washington, où son père, alcoolique, était ouvrier dans une scierie et sa mère, parfois, serveuse ou vendeuse.
Scolarisé à Yakima, il découvre les nouvelles de Mickey Spillane lors de ses temps libres.
En 1956, alors qu’il n’a que 18 ans, il se marie avec son amie de lycée, Maryann Burk, âgée de 16 ans et enceinte. A 20 ans, il est déjà père de son deuxième enfant.
Après l’obtention de son diplôme au lycée de Davis, il s’occupe de sa famille et travaille comme portier, ouvrier dans une scierie ou vendeur. Maryann, quant à elle, est serveuse, secrétaire puis enseignante.
Après avoir déménagé en Californie, Raymond Carber s’intéresse à l’écriture et prend des cours d’écriture auprès du romancier John Gardner qui l’influença considérablement dans son œuvre. Il poursuit également ses études à l’université d’Etat de Chico puis à celle de Humboldt en Californie et, enfin, à celle de l’Iowa.
Dans les années 60, les Carver habitent à Sacramento où il travaille comme gardien de nuit à l’hôpital. Il en profite pour étudier à l’université d’Etat de Sacramento au sein de laquelle il apprend beaucoup du poète Dennis Schmitz. Son premier recueil de poèmes, intitulé « Near Klamath », est publié en 1968 par le club d’anglais de l’université d’Etat de Sacramento.
En 1967, il perd son père et publie son recueil de poèmes dans la collection Folley. La même année, il déménage pour Palo Alto, en Californie, car il a trouvé un poste de rédacteur à « Sciences Research Associates » qu’il exerce jusqu’en 1970.
Entre 1970 et 1980, comme sa carrière d’écrivain a enfin décollé, Raymond Carver enseigne dans diverses universités américaines. De 1980 à 1983, il est professeur d’anglais à l’université de Syracuse.
Toutefois, durant toutes ces années au cours desquelles il survit de divers emplois, élève ses enfants et s’essaye à l’écriture, Raymond Carver commence à sombrer dans la boisson. Il persiste à boire jusqu’en 1977, année durant laquelle il arrête grâce à l’aide des Alcooliques Anonymes.
En 1982, il divorce officiellement de Maryann. En fait, depuis 1979, il partage la vie de la poétesse Tess Gallagher qu’il a rencontrée à une conférence d’écrivains à Dallas. Ils se marient en 1988 à Reno, dans le Nevada.
Deux mois plus tard, il décède d’un cancer du poumon. Il n’avait que 50 ans et venait de rentrer à l’American Academy of Arts ans Letters.
Tess Gallagher a publié cinq histoires posthumes de Raymond Carver dans le recueil « Call if You Need Me ». L’une de ces histoires, « Kindling », remporta un O. Henry Award en 1999. Raymond Carver en avait déjà remporté six de son vivant.
OEUVRES
NOUVELLES
- Tais-toi je t’en prie – 1976, 2010
- Furious Seasons – 1977
- Parlez-moi d’amour – 1981
- Les Vitamines du bonheur – 1983, 2010
- Eléphant – 1988
- Les trois roses jaunes – 1988
- Qu’est-ce que vous voulez voir ? – 2000
- Débutants – version originale de « Parlez-moi d’amour », 2010
RECUEILS
- Where I’m Calling From – 1988
- Neuf histoires et un poème – 1994 – Recueil des textes ayant inspiré le film de Robert Altman, « Short Cuts »
POEMES
- Near Klamath – 1968
- Winter Insomnia – 1970
- At Night The Salmon Move – 1976
- When Water Comes Together With Order Water – 1985
- Ultramarine – 1986
- A new Path To The Waterfall – 1989
- In a Marine Light – 1988
- All of Us - 1996
CITATIONS DE RAYMOND CARVER
« Ton cœur, je le connais comme ma poche, ne l’oublie pas. C’est une jungle, une forêt noire. Une vraie poubelle, en un mot. » - « Intimité » dans « Les trois roses jaunes ».
« Ah chéri, je suis restée inconsolable si longtemps. Inconsolable, répète-t-elle. Inscris ce mot dans ton petit carnet. C’est le mot le plus triste du monde. Je parle d’expérience. » - « Intimité » dans « Les trois roses jaunes ».
« Je n’ai plus devant moi que le néant. Et il faut que je me débrouille avec ça. Plus de destin. Juste un enchaînement de petits faits qui n’ont d’autre sens que celui qu’on veut bien leur donner. Une vie machinale, sans objet. La vie de tout le monde. » - « Menudo » dans « Les trois roses jaunes ».
« Je voudrais être semblable à n’importe quel autre habitant de ce quartier : un type normal, banal, absolument quelconque. » - « Menudo » dans « Les trois roses jaunes ».
« En les imaginant en train de se bidonner, je n’ai pu me retenir de rire tout seul. Ah ! Ah ! Ah ! C’est exactement ce son-là que j’ai émis, assis à la table de ma cuisine : Ah ! Ah ! Ah ! , comme si j’avais appris à rire dans un livre. » - « L’éléphant » dans « Les trois roses jaunes ».
Pouët-pouët. Les historiens devraient user plus souvent de ce genre d’onomatopées. Pouët-pouët. Tut-tut. Bip-Bip. Surtout dans des moments graves : juste après un massacre, ou quand un terrible fléau menace d’anéantir une nation entière. C’est à de pareils moments qu’un mot comme pouët-pouët serait utile, et même salutaire. » - « Le bout des doigts » dans « Les trois roses jaunes ».
« … une idée germe en moi : celle que l’autobiographie est l’histoire du pauvre. » - « Le bout des doigts » dans « Les trois roses jaunes ».
« Suppose, suppose seulement que rien ne soit jamais arrivé. Suppose que c’était la première fois. Suppose seulement. Ca ne fait de mal à personne de supposer. Disons que rien ne s’était jamais passé entre nous, avant. […]
- […] Je n’ai plus le courage de faire des suppositions comme ça. On est nés ce qu’on est. » - « La maison de Chef » dans « Les vitamines du bonheur ».
« Elle se sentait consumée de l’intérieur, consumée d’une colère qui lui donnait l’impression d’être plus grande qu’elle-même… » - « C’est pas grand-chose, mais ça fait du bien » dans « Les vitamines du bonheur ».
Si nous parlions d'amour ?
- Lequel d’entre nous connaît vraiment l’amour ? reprit Mel. J’ai l’impression que nous ne sommes que des débutants dans ce domaine. Nous disons que nous nous aimons et nous sommes sincères, je n’en doute pas. J’aime Terri et Terri m’aime, et vous deux, vous vous aimez aussi. Vous savez de quelle sorte d’amour je parle, un amour physique, cet élan qui vous attire vers telle ou telle personne, ainsi que l’amour que vous éprouvez pour l’autre tout entier, pour son essence même, à lui ou à elle. Il y a donc l’amour charnel et… appelons ça l’amour sentimental, les liens quotidiens qui vous attachent à l’autre. Mais parfois, j’ai peine à comprendre que j’ai dû aussi aimer ma première femme. Pourtant, je l’ai aimée, je le sais. Sur ce point, je crois que je suis comme Terri, dans ses rapports avec Ed. (Il réfléchit un instant et poursuivit.) A une certaine époque, j’étais convaincu d’aimer ma femme plus que la vie même. Mais à présent, je la déteste radicalement. Comment expliquez-vous cela ? Qu’est devenu cet amour ? Voilà ce que je voudrais savoir. Je serais heureux que quelqu’un me réponde. Et puis, il y a le cas de Ed. Oui, nous voici revenus à Ed. Il aime tant Terri qu’il essaie de la tuer et que, pour finir, il se tue lui-même. (Mel s’arrêta pour avaler une gorgée.) Et il y a vous deux qui êtes ensemble depuis dix-huit mois, toujours amoureux, cela se lit sur vos visages, vous en êtes illuminés. Mais avant de vous rencontrer, vous avez, chacun, aimé d’autres personnes. Vous avez été mariés, chacun de votre côté, tout comme nous. Et si l’on remonte plus loin, vous avez sans doute été amoureux avant de vous marier. Terri et moi vivons ensemble depuis cinq ans, sommes mariés depuis quatre, et ce qu’il y a de terrible, oui de terrible, mais aussi de bénéfique, comme une promesse de salut pourrait-on dire, c’est que si quelque chose arrivait à l’un de nous, pardonnez-moi de parler de ça, mais si quelque chose frappait demain l’un d’entre nous, je pense que l’autre souffrirait un certain temps, n’est-ce pas ? mais que le survivant ou la survivante recommencerait ensuite à sortir, retomberait amoureux ou amoureuse et ne tarderait pas à se remettre en ménage. Alors, tout ça, tout cet amour dont nous parlons ne serait plus qu’un souvenir. Est-ce que je me trompe ? Est-ce que je divague ? Corrigez-moi si vous jugez que j’ai tort. Je voudrais être fixé. Au fond, je ne sais rien du tout et je suis le premier à l’admettre.
Les Trois Roses jaunes - Menudo
- Comment Oliver a-t-il pris la chose ? ai-je demandé.
Et brusquement, je me suis aperçu que les propos que nous tenions, nos visages tendus et inquiets ressemblaient en tous points à ceux des héros de ces feuilletons de l’après-midi dont il m’arrivait parfois de capter quelques bribes en pianotant de chaîne en chaîne.
Amanda a baissé les yeux et elle a secoué la tête, comme si ça lui faisait mal au ventre de se rappeler ça.
- Tu ne lui as pas avoué que c’était moi que tu voyais, n’est-ce pas ? Elle a secoué la tête une deuxième fois.
- Tu en es bien sûre ? ai-je insisté.
Elle s’est enfin décidée à lever les yeux de sa tasse de café.
- Ne t’inquiète pas, je n’ai prononcé aucun nom.
- Est-ce qu’il t’a dit où il allait et quand il comptait revenir ?
Je n’étais pas fier de m’entendre poser des questions pareilles. C’est de mon voisin, Oliver Porter, que je parlais. Un homme que j’avais quasiment mis à la porte de sa propre maison.
- Il est allé dans un hôtel, mais il ne m’a pas dit lequel. Il m’a dit qu’il me donnait une semaine pour prendre mes cliques et mes claques et m’en aller. Que dans sept jours, il faudrait que j’aie disparu de sa maison et de sa vie. Il y avait quelque chose de biblique dans sa manière de me dire ça. Je suppose que le huitième jour, il rentrera. Alors il faut qu’on prenne une décision très vite, chéri. Il faut qu’on saute le pas, ça ne peut plus attendre.
A présent, c’était à son tour de me dévisager. Et je sais bien ce qu’elle cherchait : un signe qui lui aurait dit que j’étais prêt à tout lui sacrifier. J’ai marmonné : « Une semaine… », et j’ai baissé le nez sur ma tasse.
Raymond Carver avec son épouse, Tess Gallagher




























